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Trois questions à Sébastien Abis et Thierry Pouch sur la « géopolitique du sucre »


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    Sébastien Abis, Directeur du Club DEMETER et chercheur associé à l’IRIS et Thierry Pouch, économiste, chef du service études économiques et prospective aux Chambres d’agriculture France, chercheur associé au laboratoire REGARDS de l’Université de Reims-Champagne-Ardenne et membre de l’Académie d’agriculture de France, répondent aux questions de Pascal Boniface à l’occasion de la parution de leur ouvrage Géopolitique du sucre chez IRIS Éditions.

    En quoi le sucre dépasse-t-il les seuls champs agricoles et alimentaires ?

    Nous avons souhaité écrire ce livre pour quatre raisons. Premièrement, parce que le sucre est consommé partout mais provient de très peu de zones productives. Nous présentons donc le dessous des cartes de cet aliment incontournable, en combinant analyses géographiques, économiques et stratégiques. Autrement dit, nous n’avons pas fait un énième ouvrage sur les questions liées à la santé et aux équilibres nutritionnels, ce qui domine à propos du sucre. Une géopolitique à 360 degrés nous paraissait utile à proposer, dans le but d’élargir les regards. D’ailleurs, notre second objectif est de montrer que la canne et la betterave à sucre sont deux plantes multiusages : elles entrent dans le domaine de la sécurité alimentaire certes, mais participe aussi à la transition climatico-énergétique. Cannes et betteraves servent à fabriquer des biocarburants, des biens industriels et une foule de produits à base végétale qui désormais sont sollicités pour développer la bioéconomie. Ce sont donc deux cultures agricoles au cœur des enjeux contemporains, comme tant d’autres sur le plan agricole.

    Troisième objectif : nous voulons souligner que des jeux de puissance se renforcent autour du sucre, de la canne et de la betterave. A l’heure où l’égoïsme des nations refait politiquement surface, l’agriculture ne résiste pas à cette dynamique. Au contraire, plus que jamais depuis le début de ce siècle, les pays cherchent à la fois leur sécurité alimentaire et leurs leviers pour cheminer vers la décarbonation de leurs économies. Le Brésil, l’Inde et la Thaïlande, trois leaders sur la planète sucre, accentuent leur production de cannes non pas pour nourrir (quand bien même c’est aussi l’objectif, surtout dans le cas du géant indien), mais pour aller chercher du renfort énergétique et diminuer la part des hydrocarbures dans leur mix de consommation nationale. Au Brésil, la canne à sucre, depuis un demi-siècle, nourrit le moteur des voitures. La moitié des carburants dans ce pays proviennent déjà de cette plante agricole. En écho, la Russie, qui est devenue ces dernières années le premier producteur mondial de betteraves à sucre, regarde attentivement la scène internationale et des besoins de sucre alimentaire qui continuent à augmenter. Il n’est pas impossible que la Russie se mette à produire encore plus de betteraves pour nourrir ce marché mondial. Elle l’a fait avec le blé à partir des années 2000, nous estimons utile d’attirer désormais l’attention sur cet autre produit de base avec lequel Moscou pourrait être tenté de poursuivre sa stratégie alimentaire globale.

    D’où aussi, en écho à cette situation mondiale, à ces défis énergétiques et industriels, notre quatrième objectif. Notre ouvrage pose la question du sens stratégique à vouloir en Europe et en France produire de la betterave à sucre. Allons-nous continuer ou désarmer sur ce registre ? Notre constat est qu’il conviendrait de poursuivre cette culture sur le sol européen, et pas uniquement en Ukraine, mais aussi dans l’UE et ses États membres. Nous expliquons les raisons de ce postulat dans une partie complète du livre qui traite de la France et de l’UE.

    Quelles sont, à grands traits, les caractéristiques principales de cette géopolitique du sucre que vous évoquez ?

    La géohistoire du sucre s’avère à la fois riche, controversée et terriblement volatile. Riche, car les productions ont évolué dans le temps et l’espace, au gré de dynamiques géographiques et sociales. Controversée car l’économie sucrière a longtemps reposé sur des pratiques et des économies esclavagistes. Volatile, car le sucre est passé de produit de luxe à produit de grande consommation, avec tout ce que cela peut représenter en ruptures quand la rareté devient abondante. Le sucre fait partie de ces aliments de base, présents dans les cuisines du monde entier et parmi les productions agricoles les plus consommés sur la planète. La planète produisait environ 15 à 16 Mt de sucre à la veille du premier conflit mondial. Un siècle plus tard, ce volume a décuplé, avec plus de 160 Mt systématiquement disponible chaque année depuis le début de la décennie 2010. Le début des années 2000 avait vu la barre des 130 Mt franchie. Dès 2005, celle des 150 Mt le fut à son tour. En 2012, le monde avait produit 185 Mt de sucre, puis battu un record en 2017 avec un peu plus de 200 Mt. Les dernières années sont plus erratiques, avec 170 Mt en 2019, 185 en 2020 et 190 Mt pour 2021 et 2022.

    C’est ici qu’il nous faut livrer trois confidences à la tonalité géopolitique considérable. La première révélation est que les stocks mondiaux de fin de campagne, en sucre, sont de 85 Mt environ, soit cinq mois de consommation en réserve au cas où plus rien ne pousserait sur la planète et où la production de sucre s’estomperait soudainement. Réfléchissons à cette situation, d’autant que depuis le début du 21ème siècle, le monde accroit de 3 Mt par an sa consommation de sucre. La seconde divulgation peut surprendre. Elle tient au fait que tout ce sucre, qu’il soit issu de la canne ou de la betterave, provient de terres agricoles cultivées sur à peine 29 millions d’hectares. Cela représente la moitié de la France métropolitaine ! Avons-nous conscience de cette hyperdépendance envers ces rares terres fournissant par la canne ou la betterave du sucre consommé quotidiennement aux quatre coins du globe ? La question mérite d’être posée quand se partage simultanément la troisième confidence : les dix premiers producteurs mondiaux de sucre réalisent 75 à 80% de la récolte de sucre. A lui tout seul, le Brésil produit 20% du sucre de la planète. 35 à 40% de la production disponible sont chaque année exportés. Une donnée impressionnante traduisant une véritable internationalisation de ce produit. Comparativement, le blé c’est 25%, le riz 10%, les fruits et légumes en moyenne 5%…Et gardons à l’esprit que ce commerce est tiré par la demande en sucre dont nous parlions précédemment: + 60% entre 1995 et 2020 au niveau mondial. Elle résulte d’un double dynamique : la croissance démographique d’une part et l’évolution des comportements alimentaires d’autre part. En Asie, au Moyen-Orient, en Amérique latine, la demande en sucre s’est accrue. Désormais, chaque année, l’Inde consomme pour ses besoins humains 30 Mt de sucre.

    En quoi le sucre peut-il revêtir une importance stratégique pour la France et l’Union européenne ?

    Au XIXe siècle, nous avons l’émergence de la betterave sucrière en France, qui, progressivement, va se substituer au sucre de canne. Les tensions commerciales entre l’Angleterre et la France ont joué un rôle dans ce processus. Un décret impérial en 1811 est annoncé pour planter cette betterave sur l’ensemble du territoire français. Un processus industriel se met en place qui aboutira à la structuration d’une filière et à une démocratisation de la consommation de sucre. L’élan modernisateur à la fin des années 1950, avec la construction européenne et la politique agricole commune qui la nourrit principalement, conduit la France à se hisser au premier rang des producteurs européens de betterave et de sucre. Une longue phase de progrès qui provient de l’augmentation régulière des rendements, dont la source réside dans l’amélioration génétique des plantes, dans le processus de sélection des semences, et dans le machinisme.

    La betterave sucrière, c’est un itinéraire, allant de l’acte de la plantation effectué par un agriculteur, ou plutôt un planteur – puisque c’est la dénomination habituellement retenue – à la récolte puis à la transformation dans une industrie sucrière. Les planteurs sont au nombre de 23 700 en 2022, répartis sur sept régions (402 000 hectares, soit à peine 1,5% de la superficie agricole nationale). La betterave ce sont donc à la fois des planteurs mais aussi, dans la chaîne de valeurs, des emplois directs induits (6 000 emplois dans les sucreries), à l’origine d’emplois indirects. Une culture agricole donc qui participe de la dynamique économique, sociale, des territoires. Imaginons une France sans betterave et les répercussions sur les territoires ? C’est aussi un enjeu climatique, puisqu’un hectare cultivé absorbe 40 tonnes de CO2 par an, contre 2,3 émis.

    En France, le sucre de bouche est en réalité minoritaire dans la panoplie des usages de la betterave (environ 10%). Les enjeux sont donc aussi et surtout dans des usages non alimentaires : alcools, éthanol (parfumerie, chimie et solvants, pharmacie notamment), bioéthanol-carburant (SP95 ou 98), usage de la pulpe de betterave dans l’alimentation animale et des ruminants (riche en protéines, vitamines et minéraux), un axe important dans le débat autour de la réduction de la dépendance de la France en protéines végétales comme le soja brésilien…La betterave et le sucre se trouvent donc au barycentre de multiples défis pour la France : agricole, économique, territorial, industriel, écologique. Il en est de même pour l’UE.  Et donc surgit cette question inévitable : est-il opportun d’affaiblir ou de conforter cette production ? Sur l’affaiblissement, les intérêts de la Russie doivent être en perspective questionnés. Sur le maintien voire le renforcement de la betterave à sucre dans l’UE, les intérêts des agriculteurs à en cultiver et leur capacité de pouvoir le faire durablement, c’est-à-dire avec des conditions techniques, économiques et écologiques favorables, seront à surveiller.

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    Author: Mark Moore

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